Veille Minéraux Critiques — Semaine du 27 avril au 3 mai 2026
Washington pousse plusieurs dossiers souverains, l'aval s'organise, tungstène et Ormuz pèsent sur les chiffres
L'United States Geological Survey (USGS) chiffre une réserve lithium de 2,3 millions de tonnes dans les Appalaches (Bloomberg), l'Export-Import Bank détaille un véhicule de stockage de 12 milliards de dollars baptisé Project Vault (Bloomberg), et plusieurs opérations souveraines avancent au Brésil, en Zambie, en Afrique du Sud et au Kazakhstan. Sur l'aval, des annonces convergentes touchent le cobalt, le lithium, le graphite, le nickel et le raffinage cuivre. Le tungstène franchit des records sous l'effet conjoint des restrictions chinoises et de la demande militaire (Reuters), tandis que la fermeture du détroit d'Ormuz et la guerre US-Iran remontent durablement les prix nickel, aluminium et cuivre.
Géopolitique et règlementation
L'US Geological Survey chiffre les réserves de lithium des Appalaches à 2,3 millions de tonnes économiquement récupérables, sur un périmètre couvrant Maine, New Hampshire et Caroline du Nord (Bloomberg). Le volume couvre selon l'agence plus de 300 années d'importations américaines au rythme observé en 2025, et représente la matière première nécessaire à plus de 100 millions de véhicules électriques. Bloomberg Economics évalue de son côté à 1 200 milliards de dollars (environ 4 % du PIB des États-Unis) la part des industries américaines exposées aux chaînes terres rares chinoises (Bloomberg).
L'Export-Import Bank (Ex-Im Bank) dévoile l'architecture de Project Vault, son dispositif de stockage stratégique de 12 milliards de dollars. Le directeur banque commerciale Brian Greeley précise que les premiers approvisionnements seront mondialement ouverts — Chine comprise — avant un basculement progressif vers un modèle de réapprovisionnement priorisant la production domestique, puis les pays alliés (Bloomberg). Glencore et Hartree Partners figurent parmi les négociants pressentis pour les opérations d'achat. L'OTAN s'inquiète en parallèle de l'exposition de ses plans de défense aux minéraux chinois : des responsables d'un pays membre de l'Alliance, anonymes, alertent sur le risque que Pékin neutralise la hausse des budgets militaires alliés en bloquant des approvisionnements critiques (Bloomberg).
La Chine a expédié 60 tonnes d'oxyde d'yttrium vers les États-Unis en mars, soit 50 % de plus que tout le yttrium expédié depuis avril 2025 cumulé (Reuters). L'yttrium est un intrant clé de l'aérospatiale et de la fabrication de semiconducteurs. En interne, Pékin annonce des sanctions contre les producteurs domestiques en infraction de quota et propulse les actions du secteur (China Northern Rare Earth Group +10 %, JL Mag Rare-Earth +8 %) sur fond de bénéfices solides au premier trimestre (Bloomberg).
Au Congo, Kinshasa lance une garde minière de 100 millions de dollars financée par les États-Unis pour sécuriser les sites miniers du pays (Reuters). En Afrique du Sud, le projet Phalaborwa Rare Earths reçoit 50 millions de dollars en fonds propres de la US International Development Finance Corporation (DFC), dans une approche américaine assumée comme pragmatique vis-à-vis des partenariats (South China Morning Post). Pékin appuie de son côté la Namibie pour développer sur place les filières de l'uranium, du lithium et des autres minerais stratégiques (RFI).
Au Kazakhstan, un montage capitalistique lié à l'écosystème politique américain se met en place. Skyline Builders Group et Cove Kaz Capital fusionnent pour créer Kaz Resources, société cotée au Nasdaq qui développera le projet Severniy Katpar (gisement estimé à 1,4 million de tonnes de tungstène) ainsi que des actifs terres rares, lithium, tantale, niobium et béryllium (Carbon Credits). En Indonésie, après le nickel, l'objectif officiel se déplace vers l'aluminium : Jakarta veut reproduire sa stratégie d'intégration verticale sur la bauxite et l'aluminium primaire (Financial Times ; S&P Global). Au Zimbabwe, premier producteur africain de lithium, Zhejiang Huayou Cobalt expédie depuis le projet Arcadia la première cargaison africaine de sulfate de lithium, étape industrielle qui valide le pari de la transformation locale (La Tribune ; Reuters).
Industrie et projet
USA Rare Earth boucle un accord définitif d'acquisition du brésilien Serra Verde Group pour environ 2,8 milliards de dollars. La transaction comprend 300 millions en numéraire et l'émission de plus de 126 millions d'actions nouvelles, avec une clôture attendue au troisième trimestre 2026 (Yahoo Finance). Le périmètre cédé inclut la mine de Pela Ema en Goiás, l'un des rares grands producteurs mondiaux de terres rares lourdes (dysprosium, terbium, yttrium). Serra Verde, en production depuis 2024 après un investissement initial de 1,1 milliard de dollars, bénéficie déjà d'un soutien public américain de 565 millions via la DFC et d'un contrat offtake de quinze ans avec un véhicule porté par le gouvernement fédéral.
En Zambie, KoBold Metals (soutenu par Bill Gates et Sam Altman) engage officiellement les travaux de la future Mingomba Mine, qui sera la plus grande mine de cuivre du pays. Le budget annoncé dépasse 2,3 milliards de dollars, pour une production cible supérieure à 300 000 tonnes par an, ce qui placerait l'actif parmi les premiers d'Afrique (Bloomberg). EVelution Energy signe parallèlement un contrat offtake de 850 millions de dollars avec Mitsui pour la première raffinerie de cobalt prévue aux États-Unis, à Yuma County en Arizona, avec une livraison annuelle ciblée à 3 000 tonnes de cobalt contenu (Indian Chemical News ; Benchmark Source). Le sud-coréen Posco Holdings investit pour sa part environ 765 millions de dollars dans une mine de lithium australienne aux côtés de Mineral Resources (MarketScreener).
Au Québec, Metals Australia accélère son projet de raffinerie graphite Lac Carheil – Baie-Comeau. Le promoteur saute l'étape habituelle d'études intermédiaires pour passer directement à l'étude de faisabilité finale, sur un dimensionnement de 75 000 tonnes de concentré graphite annuel et un investissement avant taxes de l'ordre de 2 milliards de dollars (Investing News). En Australie, Graphinex démarre à Townsville la première installation intégrée graphite-vers-anode du pays, alimentée par le projet Esmeralda dans le nord-ouest du Queensland (MSN / Queensland Government). Le rapport GlobalData projette une hausse mondiale de l'offre de graphite naturel d'environ 25 % en 2026, à plus de 2 millions de tonnes.
La Finlande met en service la première mine de lithium d'Europe à Syväjärvi, avec un objectif de 15 000 tonnes d'hydroxyde de lithium par an d'ici 2028, soit environ 10 % de la demande européenne batteries (BFM Business). En France, l'État valide le projet de raffinerie nickel-cobalt EMME en Gironde : le préfet ferme la voie à un débat public, ouvrant l'instruction administrative finale pour l'usine Seveso seuil haut prévue en bord de Garonne à Parempuyre (La Tribune). African Rainbow Minerals, contrôlé par Patrice Motsepe, signe un accord conditionnel d'approvisionnement avec le suédois Boliden : le concentré nickel de la mine sud-africaine de Nkomati, à l'arrêt, serait expédié à la fonderie d'Harjavalta en Finlande sur plusieurs années (Bloomberg ; News24).
Aux États-Unis, Falcon Copper et Glencore amorcent la reconstitution d'une filière domestique cuivre : après des décennies à exporter le minerai brut faute de capacités de fonderie domestique, le pays cherche à fermer la boucle entre extraction (Arizona, Nevada, Utah, Montana) et raffinage final (Discovery Alert). Plus en amont, Red Mountain Mining sécurise une option exclusive sur le projet tungstène Pioneer dans le Montana, périmètre adjacent aux actifs d'Almonty Industries (gisement Gentung connu à plus de 6 millions de tonnes à environ 0,3 % de trioxyde de tungstène) (Smallcaps). En Tasmanie, Stellar Resources confirme à Scamander des teneurs reconnaissance de près de 7 % WO₃ à Lutwyche et plus de 2 700 g/t d'argent à Scamander Bell, signaux d'intérêt pour un nouveau district polymétallique (Discovery Alert). Au Brésil, Brazilian Rare Earths fait avancer la province de minéraux critiques de Monte Alto vers une étude de cadrage et une estimation de ressources visée mi-2026 (MarketScreener), tandis que Meridian Mining boucle le financement de son projet or-cuivre de 250 millions de dollars dans le Pará (BNamericas). En Inde, Vedanta annonce vouloir ajouter trois minéraux critiques à son portefeuille dans les cinq ans et étudie une entrée dans la fabrication d'aimants terres rares (Business Standard). Le fonds de pension indonésien Danantara entre en négociation pour racheter la mine nickel d'Eramet en Indonésie, plus grande mine de nickel au monde (Agefi). Au Chili, un édito de Mining.com appelle Santiago à accélérer son agenda cuivre face à une Argentine qui regagne du terrain (Mining.com). Critical Metals annonce racheter European Lithium pour 835 millions de dollars, opération qui pousse fortement le titre à Wall Street (Barron's).
Marché et chiffres
Le tungstène franchit des records. La combinaison restrictions chinoises, demande militaire et besoins de l'industrie de l'intelligence artificielle (IA) tire les prix vers de nouveaux plus hauts et attire les capitaux vers les juniors miniers exposées au métal (Reuters). L'industriel japonais Mitsubishi Materials triple les prix de plusieurs lignes de produits tungstène destinées aux outils de coupe au carbure cémenté, faute de pouvoir compenser les restrictions chinoises (Nikkei Asia). Au Vietnam, Masan High-Tech Materials annonce un bénéfice net cible multiplié par 150 sur l'année à venir, sa mine de Nui Phao tirant directement profit de l'inflation tungstène — le prix du métal a été multiplié par près de 9 en un an (Nikkei Asia). Aux États-Unis, Fox Business documente une mobilisation administrative pour sécuriser l'antimoine, métal-clé de défense également soumis aux restrictions chinoises (Fox Business).
Le germanium suit la même pente. Le chinois Yunnan Chihong Zinc & Germanium publie un bénéfice du premier trimestre en hausse de 29 %, à plus de 0,13 yuan par action, le chiffre d'affaires opérationnel progressant de près de 25 % à plus de 6 milliards de yuans (MarketScreener). L'action progresse de 4 % à Shanghai. Côté terres rares, Rare Earths Americas lance son roadshow d'introduction en Bourse aux États-Unis avec une valorisation cible de 368 millions de dollars (Reuters).
La fermeture du détroit d'Ormuz et la guerre US-Iran continuent de tendre les marchés métaux. Le nickel atteint son plus haut niveau depuis près de deux ans, soutenu par la baisse des quotas indonésiens et une pénurie mondiale de soufre, réactif clé de la voie de lixiviation acide haute pression (High Pressure Acid Leaching, HPAL) déclenchée par le conflit (Bloomberg). Les contrats Londres ont progressé d'environ 7 % depuis le début de la guerre. S&P Global anticipe un maintien des prix nickel élevés sur l'ensemble de 2026 sur fond de pénurie de soufre HPAL et de politique tarifaire indonésienne (Nikkei Asia).
Sur l'aluminium, la prime billet européenne a doublé depuis le début du conflit, sous l'effet des perturbations d'approvisionnement passant par Ormuz et de la pression sur les bobines de transformation (Mining.com). Le cuivre se stabilise sur fond de demande chinoise pré-fériée, après quatre séances de baisse, l'incertitude sur la durée du blocus naval américain des ports iraniens pesant sur les anticipations de croissance globale (Bloomberg). Une analyse Invezz souligne que la demande chinoise (baisse des inventaires sociaux de cathodes depuis sept semaines, offre de concentré tendue) compense l'impasse des pourparlers entre Washington et Téhéran (Invezz).
Innovation et R&D
SoftBank Group annonce produire au Japon, sur l'ancien site de l'usine LCD de Sharp à proximité d'Osaka, des batteries de centres de données sans lithium ni cobalt, en partenariat avec la start-up sud-coréenne Cosmos Lab. La filière vise les besoins en stockage stationnaire des infrastructures IA, secteur en explosion au Japon (Nikkei Asia).
Des chercheurs de l'Institute of Metal Research de l'Académie chinoise des sciences présentent une batterie à flux tout-fer alcaline, dont l'électrolyte tient plus de 6 000 cycles de charge-décharge sans dégradation mesurable de capacité, selon une publication parue dans Advanced Energy Materials. Le coût matériau revendiqué se situe à un facteur d'environ 80 sous le coût équivalent lithium, ce qui ouvrirait la voie au stockage stationnaire grande échelle si la performance est confirmée à l'échelle pilote (CleanTechnica ; The Business Standard).
Une équipe chinoise présente également une batterie zinc-eau visant à lever un obstacle reconnu du stockage stationnaire renouvelable, avec une cible explicite de stabilité et d'économie matière (MSN). Le résultat reste à confirmer en montée en cycle et en mise à l'échelle, mais il prolonge un mouvement académique chinois marqué autour des chimies alternatives, sur fond de recherche d'indépendance vis-à-vis du lithium.