Quand les crises se chevauchent : de la panne isolée au risque systémique
Note méthodologique sur les sources
Cet article s’appuie sur des sources de natures différentes :
- Analyse de la co-occurrence et polycrisis : Delannoy et al. (Global Sustainability / Cambridge, 2025), Brosig (Global Sustainability / Cambridge, 2025), Lawrence et al. (Cascade Institute, 2024), Stockholm Resilience Centre.
- Chaînes d’approvisionnement et amplification en réseau : McKinsey Global Institute (2020), Federal Reserve Bank of Richmond (2025).
- Semi-conducteurs et polycrisis sectorielle : PartStat (mars 2026).
- Robustesse et résilience : Hamant (CNRS / ENS Lyon, 2023).
Cet article est le quatrième et dernier d’une série consacrée aux vulnérabilités de la chaîne de fabrication du numérique. Les trois premiers analysaient respectivement l’impact de la crise d’Ormuz, les risques climatiques et les fractures structurelles au-delà du climat. Le présent article croise les trois axes et en tire les conséquences pour le cadre de gestion des risques.
Les termes techniques et acronymes utilisés dans cet article sont définis dans le glossaire.
Les trois articles précédents de cette série traitaient chaque vecteur de risque séparément : un choc géopolitique (Ormuz), des risques climatiques (sécheresses, canicules, El Niño), des fractures structurelles (raffinage chinois, cobalt, nickel, câbles sous-marins). L’hypothèse implicite était que ces risques sont distincts. Ils ne le sont pas. Les mêmes nœuds de la chaîne sont exposés simultanément aux trois axes, et c’est cette convergence qui transforme des perturbations gérables en risque systémique.
Cet article montre d’abord cette convergence concrète sur quatre nœuds. Il examine ensuite la dimension temporelle — le fait que le temps de récupération d’une crise dépasse désormais l’intervalle avant la suivante. Il pose enfin la question du cadre de gestion : que couvrent le PRA et le PCA, et que ne couvrent-ils pas ?
Quatre nœuds, trois axes
Taïwan : le point de convergence maximale
Un DSI dont les serveurs contiennent des puces TSMC est exposé aux trois vecteurs de risque simultanément, sur le même fournisseur. L’article sur Ormuz documentait la dépendance énergétique : Taïwan importe 97 % de son énergie, sa production d’électricité dépend à 50 % du gaz naturel depuis la sortie du nucléaire achevée en 2025, un tiers du GNL importé provenait du Moyen-Orient, et les réserves ne couvrent que 11 jours. L’article sur le climat ajoutait la dimension hydrique : sécheresse actuelle la pire en 75 ans, TSMC consommant 99 000 tonnes d’eau par jour dans un seul parc industriel, El Niño attendu cet été avec un risque de saison pauvre en typhons qui rechargent les réservoirs. L’article sur les fractures structurelles complétait avec les nouvelles fabs en Arizona, construites dans un bassin en sécheresse officielle depuis 1994 et dont la station de recyclage d’eau ne sera pas opérationnelle avant 2028.
Chaque article traitait un axe. La réalité les additionne. Un été 2026 où El Niño réduit les typhons et assèche les réservoirs, pendant qu’Ormuz reste perturbé et que le GNL n’arrive plus en quantité suffisante, forcerait des arbitrages simultanés entre eau agricole et eau industrielle, entre climatisation résidentielle et alimentation des salles blanches. TSMC fabrique 90 % des puces logiques les plus avancées au monde. Les trois vecteurs se composent : la sécheresse réduit la marge de manœuvre hydrique, la pénurie de GNL réduit la marge de manœuvre énergétique, et l’absence de capacité alternative concentre l’impact sur un seul fondeur.
Les trois autres nœuds : même schéma, même conclusion
La Corée du Sud reproduit la convergence sur un autre segment. L’axe Ormuz y pèse par l’énergie (70 % du pétrole importé du Golfe, île énergétique sans interconnexion réseau) et les intrants (65 % de l’hélium du Qatar, 90 % du brome d’Israël). L’axe climatique s’y manifeste par la compétition estivale entre climatisation résidentielle et alimentation des fabs — le même mécanisme que celui du Sichuan en 2022 analysé dans l’article sur le climat. Samsung et SK Hynix, qui produisent 80 % de la mémoire HBM et 70 % de la DRAM mondiale, concentrent l’axe structurel dans un périmètre géographique étroit.
La convergence ne se limite pas aux pays producteurs. Elle se retrouve dans un composant aussi banal qu’une batterie de datacenter. Le cobalt de RDC (76 % de la production mondiale, embargo 2025, guerre civile), le nickel d’Indonésie (60 %, accidents, tensions sociales), le graphite traité en Chine (restrictions d’exportation), l’aluminium des boîtiers en partie importé du Golfe (Alba, EGA frappés par les frappes iraniennes en mars 2026). Six points de défaillance répartis sur trois continents, pour un seul composant. Et ces matériaux empruntent, pour atteindre les usines d’assemblage, les mêmes corridors maritimes qui transportent le pétrole et les conteneurs. Ormuz et Bab Al-Mandab sont perturbés par le conflit. Le canal de Panama est vulnérable à El Niño. Le détroit de Malacca est exposé aux tensions en mer de Chine méridionale. Deux de ces quatre corridors sont fermés ou dégradés simultanément en avril 2026.
Le temps de récupération dépasse l’intervalle entre les chocs
Le McKinsey Global Institute estimait en 2020, sur la base de données pré-pandémiques, que les entreprises pouvaient s’attendre à une perturbation de chaîne d’approvisionnement d’un mois ou plus tous les 3,7 ans en moyenne [1]. En 2018, les cinq événements les plus perturbateurs avaient affecté plus de 2 000 sites, et les usines avaient mis 22 à 29 semaines (cinq à sept mois) à retrouver leur niveau de production [1]. Une fermeture prolongée de 100 jours pouvait éliminer 30 à 50 % de l’EBITDA annuel d’une entreprise [1]. Ces chiffres supposaient des chocs isolés, avec un marché fonctionnel autour et un temps de récupération avant le choc suivant.
La séquence réelle de 2020 à 2026 ne correspond plus à ce modèle. Le COVID (2020) a fermé les ports et les usines. La pénurie de semi-conducteurs qui en a résulté, annoncée comme un problème de 12 semaines, a duré deux ans (2021–2023). La guerre en Ukraine (février 2022) a frappé le néon ukrainien et le palladium russe pendant que la pénurie de puces n’était pas encore résorbée. La sécheresse du canal de Panama (2023–2024) a divisé les transits par deux. Les attaques houthistes en mer Rouge (fin 2023) ont réduit le trafic de conteneurs de moitié — elles étaient toujours en cours en mars 2026. La crise d’Ormuz (février 2026) a frappé pendant que les houthistes opéraient encore, et les réparations de Ras Laffan prendront trois à cinq ans. Six crises majeures en six ans. Aucune n’était résolue quand la suivante a frappé.
Le schéma de chevauchement est visible dans les dates elles-mêmes. La pénurie de semi-conducteurs de 2021 était encore en cours quand la guerre en Ukraine a perturbé les gaz de spécialité en 2022. Les houthistes ont commencé leurs attaques fin 2023 pendant que le canal de Panama était à moitié fermé pour sécheresse. La crise d’Ormuz est survenue en février 2026 alors que la mer Rouge n’était toujours pas sûre et que les accords Stargate d’OpenAI, signés quatre mois plus tôt, avaient déjà préempté 40 % de la production mondiale de DRAM. El Niño, dont la NOAA donne 62 % de probabilité d’émergence cet été, ajouterait un septième choc à une chaîne qui n’a pas terminé d’absorber le sixième.
La Federal Reserve Bank of Richmond a documenté en 2025 un mécanisme qui aggrave cette compression temporelle : environ la moitié de l’impact économique total d’une perturbation provient de son amplification à travers le réseau d’approvisionnement, jusqu’à quatre degrés de séparation du point d’impact initial [2]. Quand les perturbations se chevauchent, cette amplification se compose. Le fournisseur de rang 2 d’un équipementier automobile est aussi le fournisseur de rang 3 d’un fabricant de serveurs, et tous deux dépendent des mêmes corridors maritimes pour acheminer les composants.
Les horizons de rétablissement des crises en cours donnent la mesure de la compression. Les trains de liquéfaction de Ras Laffan prendront trois à cinq ans à réparer. Le barrage du canal de Panama ne sera pas opérationnel avant 2032. Les nouvelles fabs (Micron Idaho, SK Hynix Yongin, TSMC Arizona) n’atteindront pas la pleine capacité avant 2027–2028. Chacun de ces horizons, pris isolément, dépasse l’intervalle moyen de 3,7 ans entre chocs calculé par McKinsey — un intervalle qui, de toute façon, ne correspond plus à la réalité observée depuis 2020.
Le cadre conceptuel : la polycrisis
Edgar Morin a posé le concept en 1993 dans Terre-Patrie, co-écrit avec Anne Brigitte Kern : la polycrise n’est pas une multicrise (plusieurs crises indépendantes qui se succèdent) mais un système où les crises interagissent et s’amplifient mutuellement [3]. La distinction est opérationnelle. Dans une multicrise, on traite chaque crise séparément — un plan pour la pénurie d’hélium, un autre pour la sécheresse à Taïwan, un troisième pour les restrictions chinoises. Dans une polycrisis, traiter une crise sans tenir compte des autres peut l’aggraver. La sortie du nucléaire à Taïwan, décidée pour des raisons de sécurité, a renforcé la dépendance au GNL du Golfe, qui est maintenant le point de défaillance d’Ormuz.
Le Cascade Institute, fondé par Thomas Homer-Dixon, définit la polycrisis comme « l’enchevêtrement causal de crises dans de multiples systèmes mondiaux » [4]. Le numéro spécial Polycrisis in the Anthropocene de Global Sustainability (Cambridge, 2025) a formalisé le cadre de recherche. Delannoy et al., dans une étude portant sur 175 pays de 1970 à 2019, montrent que les chocs sont devenus de plus en plus co-occurrents, en particulier à l’intersection des perturbations climatiques, conflictuelles et technologiques [5]. Après 2000, la co-occurrence a cessé de croître globalement, voire a diminué dans la plupart des régions, mais avec de fortes disparités — l’Asie restant à un niveau de co-occurrence nettement supérieur aux autres régions [5]. Brosig (2025), dans le même numéro, observe que « l’espace dans lequel les crises peuvent émerger indépendamment se réduit et la probabilité de chevauchement augmente » [6].
L’application à la chaîne numérique n’est plus théorique. PartStat, distributeur de composants électroniques, qualifiait dès mars 2026 la situation de « polycrisis des semi-conducteurs », notant que « plusieurs risques indépendants convergent et s’amplifient mutuellement » — demande IA, pénurie de mémoire, vulnérabilité de l’hélium, capacité wafer contrainte [7]. La section précédente l’a montré concrètement : les quatre nœuds (Taïwan, Corée du Sud, batteries, corridors) sont chacun exposés aux trois axes simultanément.
Ce que couvrent le PRA et le PCA, et ce qu’ils ne couvrent pas
Le PRA reste l’outil adapté pour les pannes localisées. Un serveur tombe, un datacenter bascule, un lien réseau se reconfigure. C’est le cas le plus fréquent, et le PRA y répond bien. Le PCA prolonge la réflexion en posant la question de la continuité d’activité : quels processus métier maintenir, dans quel ordre de priorité, avec quelles ressources alternatives. Le PCA intègre une première dimension de substituabilité — quel site de repli, quel fournisseur alternatif, quel mode dégradé — mais sur un horizon court (heures, jours) et pour des scénarios où le marché continue de fonctionner autour de l’incident.
La polycrisis de la chaîne numérique expose un angle mort de ces deux outils. Quand les intrants — hélium, DRAM, quartz de haute pureté — ne sont plus disponibles à l’achat, « commander un serveur de remplacement » n’a pas de sens, quel que soit le budget. La première section de cet article montre que Taïwan, la Corée et les corridors maritimes sont affectés simultanément ; le PRA et le PCA n’ont pas de modèle pour cette corrélation. Ils traitent chaque risque dans une fiche séparée, sans scénario combinant Ormuz, El Niño et restrictions chinoises en même temps. Et surtout, le RTO de quatre heures perd son sens quand le substrat matériel est indisponible non pas pour des heures, mais pour des trimestres.
Ces trois constats ne disqualifient pas le PRA et le PCA. Ils désignent un angle mort. La question que ces outils posent — « que fait-on quand ça casse ? » — reste la bonne question pour le cas courant. La question complémentaire, que la polycrisis rend urgente, est celle de la substituabilité à long terme : pour chaque processus métier, que se passe-t-il si le service numérique sous-jacent disparaît non pas pendant quatre heures, mais pendant des mois ? Quels processus peuvent fonctionner sans lui, en mode dégradé ou par un circuit alternatif ? Lesquels ne le peuvent pas, et que fait-on dans ce cas ?
Cette question est rarement posée de manière systématique. Le PCA l’effleure pour les scénarios courts. La polycrisis la rend centrale pour les scénarios longs. Et une fois posée, elle structure l’action : elle permet d’identifier les processus où la substituabilité existe mais n’a pas été formalisée, ceux où elle n’existe pas et où un investissement est justifié, et ceux où l’absence de substituabilité est acceptée en connaissance de cause.
Prenons un exemple concret. Un système de gestion d’entrepôt (WMS) qui tourne sur des serveurs dont les puces viennent de TSMC et la mémoire de Samsung est exposé aux deux nœuds de convergence identifiés dans la première section. Le PRA prévoit une bascule sur un site de repli en quatre heures. Mais si les serveurs de remplacement ne sont pas disponibles à l’achat pendant des mois — parce que TSMC rationne et que Samsung priorise les hyperscalers IA — le PRA est inopérant. La question pertinente n’est pas « comment rétablir le WMS ? » mais « comment l’entrepôt fonctionne-t-il sans WMS pendant trois mois ? ». Si la réponse est « avec des bordereaux papier et deux personnes supplémentaires », c’est un mode dégradé identifié et chiffrable. Si la réponse est « il ne fonctionne pas », c’est un processus critique non substituable, et l’effort d’investissement doit s’y concentrer. L’évaluation devient alors un exercice de priorisation, pas de catastrophisme.
Changer de cadre
Le biologiste Olivier Hamant, directeur de recherche au CNRS et à l’ENS Lyon, propose une distinction utile entre résilience et robustesse [8]. La résilience est la capacité à revenir à l’état antérieur après un choc. La robustesse est la capacité à maintenir une fonctionnalité malgré des perturbations persistantes, en acceptant que le retour à l’état antérieur n’est peut-être ni possible ni souhaitable. Le PRA et le PCA sont des outils de résilience — et ils le font bien. Ce qu’il faut en complément, c’est un outil de robustesse.
Un tel outil supposerait de savoir, pour chaque processus métier, à quel point il dépend du numérique (sa criticité, évaluée en conditions réelles et pas seulement déclarée), ce qui se passe concrètement si ce numérique disparaît durablement (sa substituabilité), et quel écart existe entre les deux. Le PRA évalue la criticité. Le PCA esquisse la substituabilité. Aucun ne croise les deux dans une mesure qui permettrait de prioriser les investissements et d’accepter les risques résiduels en connaissance de cause.
Les trois articles précédents ont montré que la chaîne de fabrication du numérique repose sur des concentrations dont la défaillance se propage en cascade, que ces concentrations sont exposées à des vecteurs de risque multiples et corrélés, et que les horizons de rétablissement dépassent la capacité des cadres actuels à les intégrer. La réponse n’est pas de remplacer le PRA, qui reste nécessaire, mais de le compléter par un cadre qui donne aux décideurs une vision unifiée de leur exposition — criticité, substituabilité, résilience croisées processus par processus. Comment structurer cette évaluation ?
Références
- McKinsey Global Institute. Risk, resilience, and rebalancing in global value chains. Août 2020. https://www.mckinsey.com/capabilities/operations/our-insights/risk-resilience-and-rebalancing-in-global-value-chains
- Morales N. Supply Chain Resilience and the Effects of Economic Shocks. Federal Reserve Bank of Richmond, Economic Brief. Janvier 2025. https://www.richmondfed.org/publications/research/economic_brief/2025/eb_25-02
- Morin E. et Kern A. B. Terre-Patrie. Seuil. 1993.
- Lawrence M., Homer-Dixon T., Janzwood S., Rockström J., Renn O. et Donges J. F. Global Polycrisis: The Causal Mechanisms of Crisis Entanglement. Global Sustainability, 7, e41. Cambridge University Press. 2024. https://doi.org/10.1017/sus.2024.37
- Delannoy L., Verzier A., Bastien-Olvera B. A., Benra F., Nyström M. et Jørgensen P. S. Dynamics of the polycrisis: temporal trends, spatial distribution, and co-occurrences of national shocks (1970–2019). Global Sustainability, 8, e24. Cambridge University Press. 2025. https://doi.org/10.1017/sus.2025.10008
- Brosig M. How do crises spread? The polycrisis and crisis transmission. Global Sustainability, 8. Cambridge University Press. 2025. https://www.cambridge.org/core/journals/global-sustainability/article/how-do-crises-spread
- PartStat. The Semiconductor Polycrisis and the Rise of Semiconductor Storage. 23 mars 2026. https://blog.partstat.com/semiconductor-storage-polycrisis/
- Hamant O. Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant. Gallimard. 2023.
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