Veille du 27 mars 2026 - FTA EU-Australie, offensive américaine et boom du tungstène
Géopolitique
L'Union européenne et l'Australie ont signé leur accord de libre-échange après huit ans de négociations. Le volet minéraux critiques est central, mais le Lowy Institute tempère : à la différence du deal américain d'octobre dernier et de ses 8,5 milliards de dollars de projets identifiés, celui-ci reste un cadre. Pas encore de chèque. Plusieurs médias ont couvert l'accord, notamment Cryptopolitan qui souligne sa dimension de couverture face à l'imprévisibilité américaine.
C'est pourtant ce cadre qui accélère les choses en coulisses. La ministre australienne des Ressources Madeleine King a confié à Reuters que la France était « de plus en plus intéressée », avec un engagement de Bpifrance Assurance Export. Paris rejoint ainsi Tokyo, Séoul, New Delhi, Berlin et Londres dans la course aux minéraux australiens, mais aucun financement d'ampleur n'est encore sur la table côté français. Canberra affiche 49 projets miniers et 29 projets de transformation en attente de capitaux, pour un secteur dont les exportations devraient atteindre 18 milliards de dollars australiens à partir de juillet.
Washington avance avec une logique différente. Bloomberg révèle que la DFC s'apprête à convertir son prêt au producteur de graphite Syrah Resources en participation de 20 %. Marketscreener détaille l'opération : 46 millions de dollars injectés dans les opérations mozambicaines. Le Département d'État déploie en parallèle un fonds de 250 millions de dollars pour sécuriser les minéraux critiques à l'étranger. Ce basculement du crédit vers l'actionnariat n'était pas acquis il y a encore un an. L'Australie y répond en préparant une réserve stratégique de 1,2 milliard de dollars australiens — antimoine, gallium, terres rares — dont une partie alimentera le Project Vault américain.
Le Japon emprunte une troisième voie. Avec les États-Unis, il a dévoilé un plan d'action pour un pacte plurilatéral incluant prix planchers et objectifs de stockage partagés. Ce type d'architecture institutionnelle n'existait pas dans le secteur il y a deux ans.
En Afrique, les enjeux montent d'un cran. Le Zimbabwe, un mois après avoir interdit l'export de lithium brut, durcit sa répression contre la contrebande minérale. Harare veut capter la valeur ajoutée, quitte à perturber les approvisionnements chinois. La situation en Zambie est d'un autre ordre : selon La Croix, l'administration Trump conditionnerait son aide au traitement du VIH à un accès au cuivre zambien. Plus de 90 organisations ont dénoncé cette approche. En RDC, le contexte est moins polémique mais tout aussi stratégique — CMOC et Louis Watum posent les bases d'une montée en puissance visant le rang de deuxième producteur mondial de cuivre.
Le conflit avec l'Iran, enfin, produit des effets concrets au-delà des cours. En 16 jours de frappes, les États-Unis ont consommé plus de 11 000 missiles, entamant selon le RUSI britannique les réserves de systèmes avancés. Barrick Mining a suspendu Reko Diq, son méga-projet cuivre-or au Pakistan, en raison de la dégradation sécuritaire dans la région.
Industrie
Le tungstène a dominé l'actualité du jour avec une quinzaine d'articles en 24 heures, un volume inhabituel pour un métal longtemps resté discret. En Cornwall, Strategic Minerals publie une estimation de ressources en hausse de 49 % pour Redmoor, avec un NPV à 1,5 milliard de dollars. Aux États-Unis, American Tungsten étend la zone de minéralisation à la mine IMA. Les prix ont bondi en 2025 sous l'effet des restrictions d'export chinoises et de la demande de défense. Le métal suit la trajectoire qu'ont connue les terres rares il y a quelques années, passant progressivement du statut de niche à celui de ressource contestée.
Les terres rares, précisément, ont connu trois jalons dans la même journée. USA Rare Earth a mis en service sa ligne de magnets permanents NdFeB à Stillwater, Oklahoma — les premières livraisons partiront au T2 2026. Energy Fuels annonce la première production américaine d'oxydes de terres rares lourdes depuis des décennies, un fait que l'industrie attendait depuis l'annonce de la politique de reshoring. Lynas, de son côté, formalise avec le sud-coréen LS Eco Energy un accord pour une usine de métallisation au Vietnam, ajoutant un maillon non chinois à la chaîne de valeur.
Le graphite bénéficie du même mouvement de sécurisation étatique. Nouveau Monde Graphite signe un offtake contraignant avec Ottawa pour 30 000 tonnes par an depuis la mine Matawinie au Québec. Ce type d'engagement gouvernemental aurait semblé improbable il y a cinq ans. En complément, des chercheurs du National Laboratory of the Rockies ont transformé des résidus forestiers en graphite de qualité batterie, ce qui pourrait ouvrir une filière de production domestique aux États-Unis.
La Zambie devrait produire plus d'un million de tonnes de cuivre en 2026, un record porté par les opérations canadiennes. En Suède, Boliden réduit sa mine de zinc à 30 % de capacité après une activité sismique anormale. Le titre a plongé à son plus bas en 18 ans.
Au Texas, EnergyX inaugure sa première usine d'extraction directe du lithium, soutenue par GM. La technologie DLE reste à prouver à l'échelle industrielle, mais le soutien d'un constructeur automobile de ce calibre lui donne une crédibilité que d'autres startups DLE n'ont pas encore obtenue. Sur le front commercial, des pétitions antidumping ont été déposées contre le lithium hexafluorophosphate chinois.
L'antimoine progresse dans la même direction que le tungstène, porté par le contexte de défense. Le Nouveau-Brunswick relance le processus pour la mine Lake George, jadis la plus grande d'Amérique du Nord. En Alaska, Felix Gold publie des résultats de minerai de qualité militaire, évalué pour un traitement direct sans concentration. Ce sont des projets à un stade précoce, mais ils bénéficient d'une attention qui n'existait pas il y a dix-huit mois.
L'Inde, enfin, annonce un programme d'exploration des minéraux critiques à grande échelle, piloté par des startups et adossé à l'IA et aux drones. Le discours du ministre des Sciences et Technologies ressemble à ce que l'on entendait de Canberra ou Washington il y a trois ans — New Delhi accuse un retard mais affiche une ambition comparable.
Marché
La fermeture des ports du Pilbara à l'approche d'un cyclone a fait monter le fer. Les stocks de Jimblebar en Chine touchent un plus bas de deux mois. Le cuivre a plutôt bien résisté au conflit iranien, mais UBS prévient qu'une récession provoquerait une correction rapide.
En Indonésie, Nickel Industries suspend toutes les opérations de Hengjaya après un accident mortel.
Managem affiche un résultat net en hausse de 384 %, porté par la mise en production de nouveaux actifs. Le groupe marocain reste peu suivi par les analystes occidentaux, mais sa trajectoire reflète une tendance de fond : la montée régulière des producteurs africains dans le paysage minier, souvent en dehors des radars habituels.
Innovation
Des chercheurs de Rice University ont combiné plasma micro-ondes et acide citrique pour recycler des batteries, récupérant près de 95 % des minéraux critiques. Le procédé est sensiblement moins énergivore que l'hydrométallurgie classique. Il reste au stade laboratoire, mais c'est le type de percée qui pourrait redessiner l'économie circulaire des batteries si le passage à l'échelle se confirme.
En Chine, deux annonces dans le stockage post-lithium. BAIC dévoile sa batterie sodium « Goddess », entièrement dépourvue de lithium. Une autre équipe présente ce qu'elle décrit comme la première batterie hydrogène à état solide fonctionnelle. Deux technologies au stade démonstratif. La diversité des paris technologiques en cours côté chinois mérite d'être notée, à un moment où le reste du monde concentre encore l'essentiel de ses efforts sur le lithium.