Le climat contre les puces : quand l'eau, la chaleur et les tempêtes frappent la chaîne de fabrication du numérique

Note méthodologique sur les sources

Cet article s'appuie sur des sources de natures différentes :

  • Données climatiques : National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), Climate Prediction Center (CPC), Berkeley Earth, World Meteorological Organization (WMO), Copernicus, Carbon Brief.
  • Analyses semi-conducteurs et eau : The Diplomat, Jamestown Foundation, Taiwan Insight, étude académique publiée dans PMC (Lall et al.), Cloud News.
  • Événements climatiques passés : CNN, Fortune, Data Center Dynamics, TechNode, NPR, CNBC, Hunterbrook Media, IndustryWeek.
  • Industrie minière et climat : BNamericas, Mining.com, S&P Global, Mining Technology.
  • Projections El Niño : NOAA CPC, Severe Weather Europe, NPR, James Hansen (NASA GISS).

Cet article est le deuxième d'une série consacrée aux vulnérabilités de la chaîne de fabrication du numérique. Le premier, Du détroit d'Ormuz aux salles blanches, analysait l'impact de la crise énergétique de mars 2026.

Les termes techniques et acronymes utilisés dans cet article sont définis dans le glossaire.

L'article précédent de cette série analysait comment la quasi-fermeture du détroit d'Ormuz se propage en cascade sur la chaîne de fabrication du numérique – de l'énergie aux intrants, de la mémoire à la logistique. Il révélait trois propriétés structurelles : la concentration géographique de la production, la corrélation des défaillances entre maillons, et des horizons de rétablissement qui dépassent les capacités des plans de continuité classiques. Cet article montre que ces mêmes propriétés exposent la chaîne numérique à un second vecteur de risque, indépendant d'Ormuz : le climat.

1. Le plancher thermique est déjà à un niveau record

Les records de chaleur tombent alors même que le cycle climatique devrait refroidir la planète.

L'année 2025 a été la 2e ou 3e année la plus chaude jamais enregistrée, selon six équipes internationales de suivi climatique [1], [2], [3]. Or 2025 était une année La Niña – la phase froide du cycle ENSO, censée réduire les températures globales. Adam Scaife, du Met Office britannique, note que 2016, qui était à l'époque l'année la plus chaude grâce à El Niño, paraît désormais « nettement fraîche » comparée à 2025 [2]. Les années La Niña deviennent plus chaudes que les années El Niño passées.

Robert Rohde, directeur scientifique de Berkeley Earth, est plus direct : les trois dernières années « ne sont pas cohérentes avec la tendance linéaire observée pendant les 50 années précédentes » [4]. Le contenu thermique des océans illustre l'ampleur du phénomène. En 2025, les océans ont absorbé 23 zettajoules de chaleur supplémentaires par rapport à 2024 – un record depuis le début des mesures modernes, et pour la 9e année consécutive [3]. Ce chiffre n'est pas incrémental : entre 2017 et 2024, les augmentations annuelles oscillaient entre 13 et 16 zettajoules ; l'augmentation de 2025 est plus de 40 % supérieure au précédent record annuel [35]. C'est la plus forte augmentation depuis 2017, année qui suivait le puissant El Niño de 2015–2016 [3]. Et c'est précisément cette chaleur océanique accumulée qui alimente El Niño lorsqu'il se déclenche : l'océan stocke l'énergie, El Niño la libère dans l'atmosphère.

Le secrétaire général de l'ONU a qualifié la situation d'« urgence climatique mondiale » [5]. Le constat de l'OMM le 23 mars 2026 le confirme : les 11 années les plus chaudes jamais enregistrées se situent toutes entre 2015 et 2025.

2. Taïwan et l'eau ultrapure : une sécheresse qui menace 90 % des puces avancées

2.1 Le précédent de 2021 : la pire sécheresse en 56 ans

La fabrication de semi-conducteurs est un processus extraordinairement gourmand en eau. Chaque wafer doit être rincé entre chaque étape de gravure avec de l'eau ultrapure – de l'eau traitée à un niveau de pureté extrême dans un processus lui-même énergivore. Plus la puce est avancée, plus les étapes sont nombreuses, plus la consommation d'eau augmente [6].

TSMC, qui fabrique environ 90 % des puces logiques les plus avancées au monde, consomme à elle seule environ 99 000 tonnes d'eau par jour dans son seul Southern Taiwan Science Park [7]. Sa consommation totale d'eau à Taïwan est passée de 58 millions de tonnes en 2019 à 76,1 millions de tonnes en 2021 – près d'un tiers en deux ans [8]. Et cette trajectoire ne fait que s'accélérer : la demande en eau de l'entreprise pourrait doubler par rapport aux niveaux de 2022 d'ici 2030 [9].

En 2021, Taïwan a connu sa pire sécheresse depuis 1964. L'été 2020, pour la première fois depuis les années 1950, aucun typhon n'a touché l'île. Les typhons sont le mécanisme principal de recharge des réservoirs taïwanais ; sans eux, les niveaux d'eau chutent inexorablement. Début 2021, les réservoirs des principaux bassins – Shihmen, Tsengwen – sont tombés en dessous de 20 % de capacité [7], [10]. Le gouvernement a imposé aux fabricants de semi-conducteurs une réduction de consommation d'eau de 15 à 20 % [8], [11]. TSMC et d'autres fondeurs ont dû acheminer l'eau par camions-citernes depuis le sud de l'île pour maintenir la production [10], [12].

Cet épisode s'est produit pendant la La Niña 2020–2023 – pas pendant El Niño. La Niña, comme El Niño, peut priver Taïwan des typhons qui rechargent ses réservoirs.

2.2 Mars 2026 : le signal d'alarme actuel

Taïwan connaît actuellement son hiver le plus sec en 75 ans sur l'ensemble de sa bande occidentale – précisément là où se concentre l'essentiel de son industrie des semi-conducteurs. Les précipitations depuis novembre n'ont atteint que 9 à 35 % de la moyenne historique dans plusieurs bassins [13]. Hsinchu, qui héberge le siège de TSMC et des installations de production critiques – notamment les Fab 20 et Fab 22 pour la technologie 2 nanomètres –, est en alerte jaune avec réduction de la pression d'eau nocturne [13].

Les autorités affirment que l'approvisionnement industriel ne devrait pas être affecté à court terme. Mais le Diplomat rappelle que les perspectives structurelles sont préoccupantes : d'ici la fin du siècle, les jours sans précipitation dans le centre et le sud de Taïwan pourraient augmenter de 50 %, tandis que les précipitations dans les réservoirs du nord pourraient diminuer de 25 % [7]. La compétition entre l'eau agricole et l'eau industrielle est déjà une réalité : les agriculteurs taïwanais sont payés pour laisser leurs champs en jachère afin de préserver l'approvisionnement des fabs [8], [10].

TSMC a atteint un taux de recyclage de l'eau de plus de 85 % en 2022 – un chiffre remarquable pour une industrie aussi intensive [13]. Mais l'entreprise elle-même anticipe ne pouvoir fournir que les deux tiers de la consommation d'eau quotidienne nécessaire à ses installations taïwanaises [8]. L'amélioration de l'efficacité par unité produite est réelle, mais elle est dépassée par l'expansion de la capacité de production.

2.3 El Niño et les typhons : un mécanisme non linéaire

La relation entre El Niño et l'activité cyclonique à Taïwan n'est pas simple. La littérature scientifique (Lai et al., 2021 ; 2022) montre que les deux phases de l'ENSO peuvent réduire ou augmenter la fréquence des typhons dans le nord-ouest du Pacifique, selon la position du Western Pacific Subtropical High et d'autres facteurs comme le dipôle de l'océan Indien [14]. Il serait donc inexact d'affirmer qu'El Niño empêchera les typhons d'atteindre Taïwan.

Ce que l'on peut affirmer, en revanche, c'est que pendant les années El Niño, la zone de genèse des typhons se déplace vers l'est, et les trajectoires tendent à s'incurver vers le nord-est – vers le Japon et la Corée plutôt que vers Taïwan [14]. Le risque d'une saison 2026 pauvre en typhons à Taïwan est donc accru, sans être certain. Si ce scénario se réalise, combiné à la sécheresse hivernale actuelle, Taïwan pourrait faire face à une situation comparable ou pire qu'en 2021.

3. Sichuan 2022 : quand la chaleur éteint les usines

3.1 L'épisode : six jours d'arrêt total

En août 2022, le Sichuan a connu sa pire canicule en 60 ans, avec des températures dépassant 40 °C dans des dizaines de villes. Le 15 août, les autorités provinciales ont ordonné la fermeture de toutes les usines dans 19 des 21 villes de la province pour une durée de six jours, y compris celles figurant sur la liste de protection prioritaire [15], [16], [17].

Le Sichuan est un hub majeur pour l'industrie électronique et les matières premières critiques. Parmi les entreprises touchées : Texas Instruments, Intel, Onsemi et Foxconn (assemblage d'Apple Watch et d'ordinateurs) dans les semi-conducteurs ; CATL (fournisseur de batteries pour Tesla) dans le stockage d'énergie ; BOE Technology (écrans pour Apple) dans les composants électroniques ; et Tongwei, premier producteur mondial de polysilicium, matière première des panneaux solaires et des semi-conducteurs [15], [16], [17], [18].

3.2 Le mécanisme : le même arbitrage qu'Ormuz

Le mécanisme à l'œuvre au Sichuan est structurellement identique à celui décrit dans l'article sur Ormuz pour Taïwan : un arbitrage forcé entre consommation résidentielle et consommation industrielle pour une ressource devenue insuffisante.

Le Sichuan dépend de l'hydroélectricité pour environ 80 % de ses besoins énergétiques [15], [18]. La sécheresse a réduit les niveaux des rivières et des barrages, diminuant la production hydroélectrique, tandis que la demande de climatisation résidentielle explosait – hausse de 25 % de la consommation électrique sur l'année [17]. Face à cette double pression, les autorités ont choisi de couper l'industrie pour protéger les 84 millions d'habitants de la province.

Les conséquences ont été immédiates. Tongwei a dû arrêter ses usines principales, avec un redémarrage estimé à deux semaines minimum et une perte de 4 000 à 5 000 tonnes de polysilicium – soit 7 % de la production du mois d'août, selon BloombergNEF [15]. Mirko Woitzik, directeur mondial des solutions d'intelligence chez Everstream Analytics, a déclaré à Fortune que « ces fermetures ont le potentiel d'être aussi, voire plus impactantes sur les chaînes d'approvisionnement que les récents confinements COVID » [18].

Cet épisode, lui aussi, s'est produit pendant la La Niña 2020–2023. Tang et al. (2023) ont directement lié la canicule record de la vallée du Yangtze en 2022 à la triple La Niña. Ni la phase chaude ni la phase froide de l'ENSO n'épargnent la chaîne de fabrication.

3.3 Projection : un scénario reproductible

El Niño intensifie les sécheresses en Chine méridionale et en Asie du Sud-Est. Un épisode comparable au Sichuan 2022 est donc plausible en 2026–2027. Le Sichuan a depuis renforcé ses interconnexions électriques avec le réseau national, mais la vulnérabilité structurelle demeure : dépendance à l'hydroélectricité, demande de climatisation en hausse tendancielle, et compétition croissante entre usages résidentiels et industriels. L'industrie électronique du Sichuan a généré 1 500 milliards de yuans (environ 216 milliards de dollars) de revenus en 2021 [17] ; cette concentration industrielle reste exposée au même mécanisme d'arbitrage.

4. Spruce Pine : quand un ouragan menace la totalité de la production de wafers

Le 26 septembre 2024, l'ouragan Helene a frappé la petite ville de Spruce Pine, en Caroline du Nord – 2 200 habitants, nichée dans les Appalaches, à 450 km de l'océan Atlantique. Plus de 60 centimètres de pluie en 24 heures, un record vieux de plus d'un siècle pulvérisé. La rivière North Toe a inondé le centre-ville sous près de trois mètres d'eau. Électricité, eau courante, réseau mobile : tout est tombé. Les routes et la voie ferrée reliant la ville au reste du pays ont été emportées [29], [30], [31].

Or Spruce Pine abrite les deux seules mines au monde qui produisent du quartz de haute pureté en quantité industrielle – entre 70 et 90 % de l'approvisionnement mondial, selon les estimations [30], [32]. Ce quartz est irremplaçable : il sert à fabriquer les creusets dans lesquels le polysilicium est fondu pour produire les lingots de silicium, eux-mêmes découpés en wafers. Sans creusets d'une pureté suffisante, la fabrication de semi-conducteurs s'arrête. Gregory Allen, du Center for Strategic and International Studies, résume : « On fabrique des puces avec 100 milliards de transistors sur un composant de la taille d'un ongle – un seul atome mal placé peut créer un défaut qui casse la puce » [31]. Ed Conway, dans Material World, va plus loin : « Si vous survoliez les deux mines de Spruce Pine avec un avion d'épandage chargé d'une poudre particulière, vous pourriez mettre fin à la production mondiale de semi-conducteurs et de panneaux solaires en six mois » [32].

Les deux exploitants – Sibelco (Belgique) et The Quartz Corp (franco-norvégien) – ont arrêté leurs opérations le 26 septembre. Sibelco a finalement confirmé le 4 octobre que ses installations n'avaient subi que des « dégâts mineurs » et a pu reprendre progressivement la production [31], [33]. L'industrie a frôlé la catastrophe. Lita Shon-Roy, directrice du cabinet d'études TECHCET, spécialisée dans les matériaux semi-conducteurs, évalue la marge : « Un mois de retard, ce n'est pas grave. Deux mois, ça devient difficile. Trois mois, c'est un vrai problème » [33]. Le géologue Yinan Wang, de l'institut polytechnique Rensselaer, a été plus alarmiste : « Toute la production de semi-conducteurs pourrait s'arrêter en six mois » si les mines étaient gravement endommagées [32].

Spruce Pine est dans les montagnes, à 450 km de la côte – pas une zone habituellement associée au risque cyclonique pour l'industrie des semi-conducteurs. Mais le changement climatique intensifie les précipitations associées aux ouragans, y compris dans des régions historiquement épargnées [29]. Comme le note IndustryWeek, l'épisode « met en lumière la vulnérabilité potentielle de la dépendance à un seul point d'approvisionnement » [34] – la même fragilité que pour TSMC à Taïwan ou l'hélium du Qatar.

5. L'extraction minière sous stress : Chili, Pérou, Atacama

5.1 El Niño et les mines : le double tranchant

L'impact d'El Niño sur l'industrie minière andine est paradoxal : il frappe par les deux extrêmes. Dans certaines régions du Chili et du Pérou, El Niño provoque des sécheresses prolongées qui réduisent l'accès à l'eau nécessaire au traitement du minerai. Dans d'autres, il déclenche des pluies torrentielles qui endommagent les infrastructures minières – routes d'accès, pipelines de boue, installations de surface [19], [20].

Le Chili et le Pérou concentrent environ 40 % de la production mondiale de cuivre. Le cuivre entre dans la fabrication des câbles, des circuits imprimés, des connecteurs et des bobinages de moteurs – il est omniprésent dans l'infrastructure numérique. Le triangle du lithium (Chili, Argentine, Bolivie) abrite les principales réserves mondiales de lithium, matière première des batteries qui alimentent aussi bien les véhicules électriques que le stockage d'énergie des datacenters.

5.2 Des coûts déjà mesurables

Les impacts ne sont pas prospectifs ; ils sont déjà chiffrés. Antofagasta Mining a signalé des surcoûts de plus de 200 millions de dollars liés à la sécheresse sur sa mine de cuivre de Los Pelambres, dans la région de Coquimbo [19]. Juan Ignacio Guzmán, directeur du cabinet de conseil minier GEM, estime que les épisodes El Niño ajoutent 11 cents par livre au coût de production du cuivre et provoquent une perte de production annuelle de 3,6 %, du fait des dommages aux infrastructures et des jours d'arrêt [19].

La réponse de l'industrie est révélatrice de l'ampleur du problème : la quasi-totalité des nouveaux projets miniers au Chili intègrent désormais des usines de dessalement d'eau de mer. Antofagasta prévoit de doubler la capacité de sa station de dessalement à 800 litres par seconde pour alimenter Los Pelambres à partir de 2026 [19]. Anglo American vise l'arrêt total de la consommation d'eau douce sur sa mine de Los Bronces d'ici 2030 [19].

Mining Technology note que les conditions météorologiques de plus en plus erratiques – sécheresses et inondations – ont compromis l'accès aux mines et la sécurité au Chili, en Mongolie et dans certaines régions d'Indonésie, introduisant « une nouvelle couche d'incertitude » dans l'approvisionnement en cuivre [21].

6. El Niño 2026–2027 : l'amplificateur qui arrive

6.1 Ce que disent les modèles

Le Climate Prediction Center de la NOAA a émis en mars 2026 un avis de surveillance El Niño. La transition de La Niña vers une phase neutre est attendue dans le mois qui vient, avec 62 % de probabilité d'émergence d'El Niño d'ici juin-août 2026 et une persistance attendue au moins jusqu'à fin 2026 [22], [23].

Plusieurs modèles vont plus loin. Severe Weather Europe, s'appuyant sur les données de subsurface océanique, signale qu'une onde de Kelvin massive fait actuellement surface dans le Pacifique oriental, portée par des rafales de vent d'ouest puissantes. Les valeurs d'anomalie atteintes ou dépassent le seuil d'un Super El Niño – un événement défini par des températures de surface océanique supérieures de 2 °C ou plus à la normale dans la région ENSO [24]. Si ces signaux se confirment, l'événement pourrait culminer pendant l'hiver 2026–2027.

6.2 Des records de température en perspective

James Hansen, de l'institut GISS de la NASA, a publié en décembre 2025 une projection explicite : la température mondiale devrait atteindre un minimum d'environ +1,4 °C au premier semestre 2026, puis remonter pour atteindre un record d'environ +1,7 °C en 2027 avec le développement d'El Niño [25]. Ce nouveau record surviendrait seulement quatre ans après le précédent pic El Niño, fournissant selon Hansen une confirmation supplémentaire de l'accélération du réchauffement.

Zeke Hausfather, chercheur à Berkeley Earth et responsable de la recherche climatique chez Stripe, précise : « Si un El Niño fort se développe, il augmentera un peu les températures en 2026, mais aura un effet particulièrement important sur les températures de 2027 et mettra cette année sur la trajectoire d'être probablement l'année la plus chaude jamais enregistrée après 2024 » [26]. Carbon Brief estime qu'il est « de plus en plus probable que 2027 rivalisera avec 2024 pour le titre d'année la plus chaude » [3].

6.3 Ce que cela signifie pour la chaîne numérique

El Niño ne frappera pas un système en bonne santé. Il se superposera à une chaîne numérique déjà fragilisée par la crise d'Ormuz : les stocks d'hélium des fabs ne seront pas reconstitués (deux à trois mois minimum d'arrêt de production, quatre à six mois de normalisation de la chaîne logistique), les trains de liquéfaction de Ras Laffan ne seront pas réparés (trois à cinq ans), et la pénurie de mémoire DRAM liée aux accords Stargate d'OpenAI persistera au moins jusqu'en 2028.

Concentration géographique, corrélation des défaillances, compétition entre usages résidentiels et industriels : les propriétés structurelles sont les mêmes qu'à Ormuz. Un seul pays pour 90 % des puces avancées, une seule ville pour 70 à 90 % du quartz de haute pureté, une seule province chinoise pour 80 % de l'hydroélectricité industrielle, deux pays pour 40 % du cuivre mondial.

Une différence notable avec le risque géopolitique : personne ne pouvait prédire la date exacte des frappes sur Ormuz, mais la NOAA donne 62 % de probabilité qu'El Niño émerge cet été. Les infrastructures anti-sécheresse du canal de Panama – notamment le barrage sur le Rio Indio, dont la construction doit débuter en 2027 – ne seront pas opérationnelles avant 2032 [27]. Les usines de recyclage d'eau de TSMC en Arizona ne seront pas opérationnelles avant 2028 [6]. Les réservoirs taïwanais sont déjà à des niveaux historiquement bas.

Le paradoxe est que la stratégie de diversification géographique elle-même reproduit le problème. Les nouvelles fabs construites pour réduire la dépendance à Taïwan – TSMC en Arizona, Samsung au Texas, Intel en Ohio – sont censées atténuer le risque géopolitique. Mais l'Arizona est en sécheresse officielle depuis 1994, et le Bureau of Reclamation américain a déclaré en 2021 sa première pénurie d'eau sur le bassin du Colorado. Une étude publiée dans PMC montre que plus de 40 % des nouvelles installations de fabrication de semi-conducteurs annoncées depuis 2021 se situent dans des bassins versants susceptibles de connaître un stress hydrique élevé ou extrêmement élevé selon les scénarios climatiques pour 2030 et 2040 [28]. Les fabs sont des investissements de plusieurs milliards de dollars ; on ne déplace pas une usine si les conditions hydriques se dégradent. Or, plus de 40 % des nouvelles installations annoncées depuis 2021 se situent dans des bassins versants à stress hydrique élevé ou extrêmement élevé selon les scénarios à horizon 2040 [28].

Le prochain article de cette série examinera les risques non climatiques – restrictions d'exportation, instabilités aux sites d'extraction, goulets logistiques – qui partagent les mêmes propriétés structurelles et pourraient se combiner avec les risques décrits ici.

Références

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  2. Scientific American. 2025 Likely to Tie for Second-Hottest Year on Record. 9 décembre 2025. https://www.scientificamerican.com/article/2025-likely-to-tie-for-second-hottest-year-on-record/
  3. Hausfather Z. State of the climate: 2025 in top-three hottest years on record as ocean heat surges. Carbon Brief. 14 janvier 2026. https://www.carbonbrief.org/state-of-the-climate-2025-in-top-three-hottest-years-on-record-as-ocean-heat-surges/
  4. NPR. Is global warming speeding up? Scientists call 2025's heat a "warning shot". 14 janvier 2026. https://www.npr.org/2026/01/14/g-s1-105993/global-warming-speeding-up-2025-heat-record-climate-change
  5. France 24 / OMM. Earth hit record heat levels in 2025 as UN says warming will last thousands of years. 23 mars 2026. https://www.france24.com/en/environment/20260323-earth-heat-record-2025-un-warns-warming-thousands-years
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  32. Hunterbrook Media. Essential node in global semiconductor supply chain hit by Hurricane Helene. Octobre 2024. https://hntrbrk.com/essential-node-in-global-semiconductor-supply-chain-hit-by-hurricane-helene-video-reveals-entrance-to-mine-has-flooded/
  33. CNBC. Helene quartz mine damage threatens semiconductor chip industry. 3 octobre 2024. https://www.cnbc.com/2024/10/03/helene-quartz-mine-semiconductor-north-carolina.html
  34. IndustryWeek. Hurricane Helene Exposes a Rare-Earth Supply Chain Vulnerability. Octobre 2024. https://www.industryweek.com/supply-chain/planning-forecasting/article/55237696/hurricane-helene-exposes-a-rare-earth-supply-chain-vulnerability
  35. Climate Adaptation Center. 2025 Was A Record Year Of Ocean Warming. 21 février 2026. https://www.theclimateadaptationcenter.org/2026/02/21/2025-was-a-record-year-of-ocean-warming/

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