Au-delà du climat : les autres fractures de la chaîne de fabrication du numérique
Note méthodologique sur les sources
Cet article s’appuie sur des sources de natures différentes :
- Minéraux critiques et politique commerciale : ORF America, Stimson Center, FTI Consulting, USGS, ISP-Myanmar, Yale Environment 360, Mining Technology.
- Cobalt et nickel : CSIS, New America, Africanews, Foreign Policy, Climate Rights International, Lowy Institute.
- Câbles sous-marins : TeleGeography, Submarine Networks, Rest of World.
- Goulets logistiques : CSIS ChinaPower, Down to Earth, CNBC, Port Economics Management and Policy.
- Stress hydrique des nouvelles fabs : étude académique publiée dans PMC (Lepawsky et al.), Taiwan Insight, Jamestown Foundation.
Cet article est le troisième d’une série consacrée aux vulnérabilités de la chaîne de fabrication du numérique. Le premier, Du détroit d’Ormuz aux salles blanches, analysait l’impact de la crise énergétique de mars 2026. Le deuxième, Le climat contre les puces, examinait les risques climatiques pesant sur la même chaîne.
Les termes techniques et acronymes utilisés dans cet article sont définis dans le glossaire.
Les deux premiers articles de cette série analysaient comment un choc géopolitique (Ormuz) et un vecteur climatique (sécheresses, canicules, El Niño) exposent la chaîne de fabrication du numérique aux mêmes propriétés structurelles : concentration géographique, corrélation des défaillances, horizons de rétablissement qui dépassent les capacités des plans de continuité classiques. Cet article montre que le problème n’est ni Ormuz, ni le climat, mais la structure même de la chaîne : des points de passage uniques dont la fermeture se propage en cascade.
Un détroit de 54 km, une usine de liquéfaction, deux fabricants de mémoire dans un seul pays : l’article sur Ormuz décrivait des goulets physiques. Mais le concept de goulet ne se limite pas à la géographie. Le raffinage chinois des terres rares, le cobalt congolais, le nickel indonésien, les câbles sous-marins du Golfe et de la mer Rouge, le canal de Panama sont des goulets fonctionnels. La propriété est la même : un seul point de défaillance affecte une part disproportionnée de la chaîne mondiale. Les vecteurs de choc changent, mais ces goulets ne sont pas étanches les uns par rapport aux autres -- ils partagent des corridors maritimes, des pays de raffinage, des chaînes de batteries en bout de ligne.
Le goulet du raffinage chinois
La Chine domine le traitement de plusieurs matériaux sans lesquels la fabrication de semi-conducteurs, de composants optiques et d’équipements de défense s’arrête. Elle contrôle 98 % de la production mondiale de gallium de basse pureté et environ 90 % de celle du germanium [1]. Elle raffine 60 à 70 % des terres rares mondiales [1] et détient la quasi-totalité de la capacité de traitement du graphite utilisé dans les anodes de batteries [2]. Le gallium entre dans la fabrication des semi-conducteurs composés (nitrure de gallium, arséniure de gallium) utilisés dans la 5G, les radars, les LED et le photovoltaïque. Le germanium est indispensable à la fibre optique, à l’optique infrarouge et à l’électronique spatiale. Les terres rares produisent les aimants permanents des moteurs électriques, des éoliennes, des disques durs et des systèmes de guidage militaires.
Le 1er août 2023, Pékin a imposé des licences d’exportation sur le gallium et le germanium, officiellement au nom de la sécurité nationale. Les exportations chinoises de gallium sont tombées à zéro dès le mois suivant [1]. En octobre 2023, le prix du gallium avait bondi de 27 % [3]. L’escalade s’est poursuivie : le graphite en décembre 2023 — un matériau dont la dépendance à la Chine est la plus absolue de toute la liste, puisque la quasi-totalité du traitement mondial des anodes en graphite y est concentrée, et que ces anodes entrent dans les batteries lithium-ion qui alimentent aussi bien les véhicules électriques que le stockage d’énergie des datacenters [2]. Puis l’antimoine en septembre 2024, et en décembre 2024 une interdiction explicite d’exportation de gallium, germanium, antimoine et matériaux superdurs vers les États-Unis [1]. En février 2025, le tungstène, le tellure, le bismuth, le molybdène et l’indium ont été ajoutés à la liste. En avril 2025, sept éléments de terres rares supplémentaires — samarium, gadolinium, terbium, dysprosium, lutétium, scandium et yttrium [1]. Chaque restriction a créé une tension d’approvisionnement en quelques semaines.
L’USGS estime qu’un arrêt complet des exportations chinoises de gallium et de germanium pourrait réduire le PIB américain d’environ 3,1 à 3,4 milliards de dollars, principalement par effet de rareté plutôt que par hausse des prix [3]. Le Stimson Center note que les exportations transitent désormais par des circuits indirects : les exportations chinoises de germanium vers la Belgique ont augmenté de 224 % en 2024, compensant presque exactement la chute des exportations directes vers les États-Unis [4]. La structure de dépendance n’est donc pas tant affaiblie que rendue plus opaque et plus coûteuse.
La diversification de l’approvisionnement se heurte à un obstacle structurel que Quest Metals qualifie de « piège du sous-produit » : le gallium est extrait lors du raffinage de l’aluminium et du zinc, le germanium lors du raffinage du zinc et du charbon [3]. Augmenter la production de gallium suppose d’augmenter celle d’aluminium ou de zinc, ce qui ne répond pas à la même logique de marché. Le Japon prévoit de relancer la production primaire de gallium via DOWA Metals and Mining, l’Allemagne via Ingal Stade, l’Australie explore ses gisements de bauxite [1]. Mais ces projets prennent des années, et la Chine a construit sa domination en trente ans d’investissement continu dans la capacité de traitement. Le gallium illustre un type de vulnérabilité distinct de celui du pétrole ou du gaz : un matériau dont personne ne contrôle directement la production parce qu’il dépend de la production d’un autre matériau.
Les terres rares lourdes et le corridor birman
En amont du raffinage chinois, l’extraction des terres rares lourdes — dysprosium, terbium, éléments indispensables aux aimants haute température — dépend massivement du Myanmar. Sur la période 2017–2024, environ deux tiers des importations chinoises annuelles de terres rares en volume provenaient du Myanmar, selon ISP-Myanmar [5]. Entre 2017 et 2024, le pays a exporté plus de 290 000 tonnes de terres rares vers la Chine, pour une valeur dépassant 4,2 milliards de dollars — dont 84 % après le coup d’État militaire de février 2021 [5].
Cette extraction se concentre dans l’État de Kachin, en zone de guerre civile. L’Armée d’indépendance kachin (KIA) contrôle désormais l’essentiel des sites miniers après avoir pris Chipwi et Pangwa en octobre 2024. ISP-Myanmar a identifié plus de 370 sites d’extraction et plus de 2 500 bassins de lixiviation in situ dans les seuls cantons de Chipwi et Momauk, dont plus de 240 apparus après le coup d’État [5]. Les conséquences environnementales sont sévères : contamination des eaux par l’ammoniac, les métaux lourds et les éléments radioactifs, déforestation massive, glissements de terrain ayant tué des dizaines de travailleurs en 2023 et 2024, rapporte Yale E360 [6].
La chaîne d’approvisionnement fonctionne parce que la KIA et Pékin ont trouvé un modus vivendi : après la prise de Pangwa, la Chine a brièvement fermé les portes frontalières avant de négocier un accord fixant le prix à 35 000 yuans la tonne et une taxe de 20 % [7]. Mais cet arrangement est fragile. Quand les combats ont interrompu les exportations début 2025, les prix du dysprosium et du terbium ont brièvement grimpé. Le Stimson Center qualifie la situation de « diplomatie adossée aux ressources », un modèle intrinsèquement instable où l’accès aux matériaux dépend de l’équilibre militaire dans une zone de conflit [7]. Si ce corridor se ferme durablement, la propagation atteint les moteurs électriques, les éoliennes et les systèmes de défense qui dépendent des aimants à base de dysprosium et de terbium.
Instabilités aux sites d’extraction
RDC : le cobalt entre surproduction et souveraineté
La RDC a produit environ 76 % du cobalt mondial en 2024, soit quelque 220 000 tonnes selon l’USGS [9]. Le cobalt entre dans la fabrication des batteries lithium-ion qui alimentent les smartphones, les véhicules électriques et le stockage d’énergie des datacenters. Le pays détient 71 % des réserves mondiales prouvées, d’après S&P Global [8].
En février 2025, Kinshasa a suspendu toutes les exportations de cobalt pour tenter de faire remonter des prix en chute de 59,5 % entre mai 2022 et mai 2025. Le CSIS documente comment CMOC, groupe chinois opérant les mines de Tenke Fungurume et Kisanfu, a quasiment doublé sa production annuelle de cobalt en 2024, malgré un effondrement des prix de plus de 60 % [8]. L’embargo a fonctionné à court terme : les prix ont bondi de 48 % entre janvier et mars 2025. Mais les effets collatéraux sont déjà visibles. Un équipementier automobile européen a confié à Fastmarkets que la suspension réduisait l’appétit pour les chimies à base de cobalt et incitait les laboratoires à accélérer l’élimination du cobalt des batteries [10].
En octobre 2025, la RDC est passée à un système de quotas limitant les exportations à 96 000 tonnes par an en 2026 et 2027 — la moitié du volume exporté en 2024 [8]. La mesure a soutenu les prix, mais elle introduit une volatilité réglementaire qui décourage l’investissement occidental. L’unique mine de cobalt américaine, ouverte par Jervois dans l’Idaho en 2022, avait fermé l’année suivante, écrasée par les prix [8]. Le raffineur canadien Electra Battery Materials a mis cinq ans à boucler le financement de la première usine de sulfate de cobalt en Amérique du Nord, avec l’aide de 20 millions de dollars du Defense Production Act et de 17,5 millions du gouvernement canadien [8].
La situation est rendue plus instable par le conflit armé dans l’est du pays. Le M23, soutenu par le Rwanda, contrôle une partie du territoire et a pris Goma début 2025 [9]. Guy-Robert Lukama, directeur de la Gécamines, a plaidé au Cobalt Congress 2024 pour que la RDC cesse d’être un exportateur passif de matières premières et impose ses conditions aux raffineurs — des raffineurs qui sont pour l’essentiel chinois, la Chine concentrant l’essentiel de la capacité mondiale de raffinage du cobalt [11]. Le risque n’est pas un événement ponctuel mais une instabilité chronique : un pays détenant les trois quarts de la production mondiale d’un minerai critique pour les batteries est simultanément en guerre civile, en conflit commercial avec ses principaux opérateurs miniers, et en reconfiguration réglementaire. Des pays comme le Zimbabwe, la Namibie et le Malawi ont d’ailleurs adopté des mesures similaires d’interdiction d’exportation de minerais bruts, signalant un mouvement continental qui pourrait affecter d’autres matériaux critiques [11].
Indonésie : le nickel à quel prix
En huit ans, le nombre de fonderies de nickel en Indonésie est passé de deux à plus de soixante, pour l’essentiel financées par des groupes chinois, notamment Tsingshan Holding [14]. L’interdiction d’exportation du minerai brut en 2020 a déclenché cette expansion, qui a porté la part indonésienne à près de 60 % de la production mondiale de nickel en 2024, selon Public Citizen [12]. Le pays détient un tiers des réserves mondiales. Le nickel entre dans les batteries, l’acier inoxydable et les alliages haute température des turbines.
La concentration est massive et la vitesse d’expansion sans précédent, mais les conditions dans lesquelles cette production opère créent un risque de perturbation que les acheteurs en aval — constructeurs de batteries, équipementiers automobiles, opérateurs de datacenters — n’intègrent pas encore dans leurs évaluations de chaîne d’approvisionnement. Les accidents industriels, les tensions sociales et les retournements réglementaires sont autant de vecteurs de fermeture de sites ou de hausse brutale des prix. Foreign Policy rapporte que 40 travailleurs sont morts dans le seul parc industriel de Morowali (IMIP) entre 2015 et juin 2024, soit plus d’un tiers des 114 décès industriels recensés par l’ONG TrendAsia dans le secteur [14]. En décembre 2023, une explosion dans une fonderie de Tsingshan a tué 21 ouvriers [14]. Public Citizen recense 104 accidents dans les fonderies de nickel du pays entre 2019 et 2025, causant 107 morts et 155 blessés [12]. Climate Rights International a documenté en octobre 2025 la déforestation de milliers d’hectares, la pollution des rivières au nickel et au chrome hexavalent, et une multiplication par 24 des infections respiratoires dans une commune voisine de l’IMIP en trois ans [13].
Le Lowy Institute observe que les tensions entre travailleurs chinois et indonésiens ont dégénéré en violence à plusieurs reprises, et que la réglementation peine à suivre le rythme de l’expansion industrielle [15]. En juin 2025, le gouvernement indonésien a révoqué quatre permis miniers à Raja Ampat pour violations environnementales, après que Climate Rights International a documenté le défrichement de plus de 5 300 hectares de forêt tropicale dans la seule concession du parc industriel de Weda Bay [15], [13]. En mars 2025, une révision de la loi sur les forces armées autorisant les militaires d’active à occuper des postes civils a fait craindre une militarisation accrue des zones d’extraction [13].
Ce type de retournement réglementaire, combiné aux risques d’accidents industriels et de mobilisation sociale, constitue un facteur de perturbation distinct du risque climatique ou géopolitique, mais dont les conséquences sur la chaîne d’approvisionnement sont similaires : interruption de production, hausse des prix, pression sur les acheteurs en aval. Le parc industriel de Morowali est alimenté par des centrales à charbon captives — onze en service, trois en construction à Weda Bay — dans un pays qui s’est engagé à réduire sa consommation de charbon [13]. La contradiction entre les objectifs climatiques et la réalité de la production de nickel « vert » pourrait devenir une source de pression réglementaire supplémentaire dans les années à venir.
Câbles sous-marins : quand les artères numériques partagent les mêmes goulets
L’infrastructure numérique elle-même dépend de goulets géographiques identiques à ceux de la chaîne physique. Quatre câbles sous-marins actifs traversent le détroit d’Ormuz : AAE-1, FALCON, Gulf Bridge International et Tata-TGN Gulf, selon TeleGeography [16]. Tous sont posés dans les eaux omanaises, serrés dans un corridor étroit, parce que les tensions avec l’Iran interdisaient depuis longtemps le passage en eaux iraniennes. Ce regroupement crée une vulnérabilité concentrée.
Le risque ne vient pas d’une attaque directe sur les câbles, mais d’un mécanisme indirect que la mer Rouge a déjà démontré. En 2024, un navire endommagé par les houthistes a traîné son ancre pendant deux semaines avant de couler, sectionnant trois câbles. La réparation a pris six mois. En septembre 2025, quatre autres câbles ont été endommagés ; cinq mois plus tard, un quatrième restait hors service, rapporte TeleGeography [16]. Les navires de maintenance câblière doivent rester stationnaires pendant la réparation, ce qui les rend vulnérables en zone de conflit. Un seul des cinq navires d’e-Marine, l’opérateur de maintenance dans le Golfe, se trouvait à l’intérieur du détroit en mars 2026 [16].
Rest of World souligne que les deux corridors — Ormuz et la mer Rouge — sont fermés simultanément pour la première fois, compromettant non seulement le transit pétrolier mais aussi les routes de données entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie [17]. Meta a suspendu la section Pearls de son câble 2Africa, qui devait relier le Golfe. L’installation de plusieurs systèmes câbliers (SeaMeWe-6, India Europe Xpress, Raman, Africa-1) est bloquée [16]. L’article sur Ormuz documentait les pics de latence signalés par Microsoft Azure et AWS sur leurs nœuds au Moyen-Orient. Ce que cet épisode révèle, c’est que la redondance numérique supposée — la capacité à rerouter le trafic de données par d’autres chemins — repose elle aussi sur des points de passage physiques, et que ces points de passage sont les mêmes que pour le pétrole, le GNL et les conteneurs.
Goulets logistiques au-delà d’Ormuz
Le détroit de Malacca
Le détroit de Malacca, 800 km entre la péninsule malaise et Sumatra, est la voie maritime la plus fréquentée au monde. Quelque 94 000 navires y transitent chaque année, transportant environ 30 % des marchandises échangées par voie maritime à l’échelle mondiale [18]. Down to Earth note que le détroit achemine 24 % du commerce maritime mondial, dont 45 % du brut transporté par mer [19]. Près de 80 % des importations pétrolières chinoises empruntent ce passage — une dépendance que Pékin qualifie depuis 2003 de « dilemme de Malacca » [19].
La piraterie demeure un problème concret, avec plus de 130 incidents signalés en 2025, rapporte Down to Earth [19]. Mais le risque majeur est géopolitique. Toute escalation des tensions en mer de Chine méridionale — où les confrontations entre la Chine, les Philippines, le Vietnam et la présence navale américaine se sont intensifiées ces dernières années — pourrait affecter un corridor par lequel transitent la Chine, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan pour leurs importations d’énergie et de matières premières. Singapour, deuxième port à conteneurs mondial situé à l’extrémité sud du détroit, constitue un hub de transbordement dont la perturbation se propagerait immédiatement aux chaînes logistiques du numérique. Le projet ChinaPower du CSIS souligne que la Chine achemine environ 60 % de son commerce maritime par la mer de Chine méridionale et le détroit de Malacca [24].
Les projections indiquent que le détroit pourrait dépasser sa capacité opérationnelle avant la fin de la décennie, avec une hausse continue du trafic [18]. La Thaïlande a proposé un « pont terrestre » de 100 km au point le plus étroit de la péninsule malaise, où les marchandises seraient déchargées et transportées par rail [18]. Ce type d’infrastructure alternative prend des décennies à construire.
Le canal de Panama : le précédent de 2023–2024
Le canal de Panama a déjà démontré comment un goulet logistique peut se refermer sous l’effet du climat. Lors de la sécheresse de 2023–2024, les transits quotidiens sont passés de 36–38 à environ 18 par jour, et les transits de GNL ont chuté de 66 à 73 %, selon les données compilées par CNBC [20]. Le canal représente environ 5 % du commerce maritime mondial et 40 % du trafic conteneurisé à destination de la côte Est des États-Unis. Les restrictions ont forcé des reroutages massifs ajoutant une à deux semaines aux voyages entre l’Asie et la côte Est américaine.
Le barrage sur le Rio Indio, censé résoudre le problème d’approvisionnement en eau douce, ne sera pas opérationnel avant 2032 [20]. Le prochain El Niño (62 % de probabilité d’émergence d’ici l’été 2026, comme analysé dans l’article précédent) pourrait reproduire le scénario avant que l’infrastructure ne soit en place.
Le paradoxe des nouvelles fabs : déplacer un risque, en importer un autre
TSMC en Arizona, Samsung au Texas, Intel en Ohio : ces projets de plusieurs dizaines de milliards de dollars sont conçus pour réduire la dépendance mondiale à Taïwan. L’objectif géopolitique est défendable. Mais une étude publiée dans PMC par Lepawsky et al. montre que plus de 40 % des nouvelles installations de fabrication de semi-conducteurs annoncées depuis 2021 se situent dans des bassins versants exposés à un stress hydrique élevé ou extrêmement élevé selon les scénarios climatiques à horizon 2030 et 2040 [21].
Le cas de l’Arizona est parlant. L’État est en sécheresse officielle depuis 1994. Le Bureau of Reclamation américain a déclaré en 2021 sa première pénurie d’eau sur le bassin du Colorado. TSMC anticipe ne pouvoir fournir que les deux tiers de la consommation d’eau quotidienne nécessaire à ses installations taïwanaises [21]. L’usine de Phoenix prévoit une station de recyclage d’eau de 15 acres, mais elle ne sera pas opérationnelle avant 2028 [22]. La Jamestown Foundation note que la consommation d’eau de TSMC devrait doubler par rapport aux niveaux de 2022 d’ici 2030, alors même que les ressources hydriques se contractent [23].
Le résultat est que la vulnérabilité géopolitique (dépendance à Taïwan) diminue, mais une vulnérabilité climatique prend le relais dans les nouveaux sites. Les fabs sont des investissements de plusieurs milliards de dollars amortis sur des décennies ; on ne déplace pas une usine si les conditions hydriques se dégradent. La diversification géographique est nécessaire, mais elle ne résout le problème que si les nouveaux sites ne reproduisent pas les mêmes vulnérabilités structurelles sous une forme différente.
Ce que révèle la cartographie des goulets
Ormuz est un goulet physique, le raffinage chinois un goulet industriel, le cobalt congolais un goulet extractif, les câbles sous-marins un goulet informationnel, le canal de Panama un goulet logistique. La nature du point de passage change, mais la propriété structurelle reste identique : un seul point de défaillance, une propagation en cascade, des horizons de rétablissement longs. Les restrictions chinoises sur le gallium ont créé des pénuries en quelques semaines. L’embargo congolais sur le cobalt a fait bondir les prix de 48 % en deux mois. Les câbles sectionnés en mer Rouge ont mis six mois à être réparés. Les trains de liquéfaction de Ras Laffan prendront trois à cinq ans.
La tentation naturelle est de traiter chaque goulet séparément : un plan de mitigation pour les terres rares, un autre pour le cobalt, un troisième pour les câbles sous-marins. C’est d’ailleurs ce que font la plupart des cadres de gestion des risques existants. Mais ces vulnérabilités ne sont pas indépendantes les unes des autres. Le nickel indonésien et le cobalt congolais alimentent les mêmes batteries. Le gallium chinois et le germanium entrent dans les mêmes composants que les puces gravées par TSMC à Taïwan. Les câbles sous-marins et les tankers empruntent les mêmes détroits. Les nouvelles fabs censées réduire la concentration géographique importent le stress hydrique de leurs nouveaux sites.
Diversifier géographiquement est nécessaire. Développer des sources alternatives d’approvisionnement aussi. Mais ces mesures ne répondent qu’à la question du choc isolé : que faire quand un maillon casse ? Elles ne répondent pas à la question qui se pose désormais : que se passe-t-il quand plusieurs de ces goulets se ferment en même temps, que les crises se chevauchent, et que le temps de récupération de l’une dépasse l’intervalle avant la suivante ? C’est le sujet du prochain article de cette série.
Références
- ORF America. China’s Critical Mineral Export Controls: Background & Chokepoints. 13 mai 2025. https://orfamerica.org/newresearch/chinas-critical-mineral-export-controls
- FTI Consulting. China’s Export Controls on Critical Minerals: Gallium, Germanium, and Graphite. Décembre 2023 (mis à jour janvier 2026). https://www.fticonsulting.com/insights/articles/chinas-export-controls-critical-minerals-gallium-germanium-graphite
- Quest Metals. China’s Germanium and Gallium Export Restrictions. 14 août 2025. https://www.questmetals.com/blog/u-s-faces-ripple-effects-from-china-s-germanium-and-gallium-export-restrictions
- Stimson Center. China’s Germanium and Gallium Export Restrictions: Consequences for the United States. 4 avril 2025. https://www.stimson.org/2025/chinas-germanium-and-gallium-export-restrictions-consequences-for-the-united-states/
- ISP-Myanmar. Unearthing the Cost: Rare Earth Mining in Myanmar’s War-Torn Regions. Décembre 2025. https://ispmyanmar.com/unearthing-the-cost-rare-earth-mining-in-myanmars-war-torn-regions/
- Fishbein E. et Naw J. In Myanmar, Illicit Rare Earth Mining Is Taking a Heavy Toll. Yale Environment 360. 20 novembre 2025. https://e360.yale.edu/features/myanmar-rare-earth-mining
- Stimson Center. Rare Earths and Realpolitik: The Future of Mediation in Myanmar. 1er août 2025. https://www.stimson.org/2025/rare-earths-and-realpolitik-future-of-mediation-myanmar/
- CSIS. Stabilizing Cobalt Markets: A Price Floor for U.S. Minerals Security. 10 décembre 2025. https://www.csis.org/analysis/stabilizing-cobalt-markets-price-floor-us-minerals-security
- Africanews. Democratic Republic of Congo resumes cobalt exports after 10-month ban. 23 décembre 2025. https://www.africanews.com/2025/12/23/democratic-republic-of-congo-resumes-cobalt-exports-after-10-month-ban/
- Fastmarkets. Cobalt market split over wider ramifications of DRC export suspension. 21 mars 2025. https://www.fastmarkets.com/insights/drc-cobalt-export-ban-market-impact/
- New America. The DR Congo’s Cobalt Power Move. 5 novembre 2025. https://newamerica.org/planetary-politics/blog/the-dr-congos-cobalt-power-move/
- Public Citizen / Global Trade Watch. The Deadly Cost of Nickel Mining in Indonesia. 12 décembre 2025. https://gtwaction.org/the-deadly-cost-of-nickel-mining-in-indonesia/
- Climate Rights International. Does Anyone Care? The Human, Environmental, and Climate Toll of Indonesia’s Nickel Industry. 16 octobre 2025. https://cri.org/indonesia-widespread-environmental-rights-violations-nickel-industry/
- Foreign Policy. Indonesia’s Chinese-Funded Nickel Industry Is Moving With Breakneck Speed. 6 janvier 2025. https://foreignpolicy.com/2025/01/06/indonesia-nickel-industry-china-deaths-worker-safety-imip/
- Lowy Institute. China isn’t the main culprit in Indonesia’s dirty nickel boom. The Interpreter. 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/china-isn-t-main-culprit-indonesia-s-dirty-nickel-boom
- Mauldin A. Navigating Hostile Waters: Submarine Cable Infrastructure and the Strait of Hormuz. TeleGeography. 13 mars 2026. https://resources.telegeography.com/submarine-cable-infrastructure-strait-hormuz
- Rest of World. U.S.-Iran war threatens Gulf AI infrastructure as both data chokepoints close. Mars 2026. https://restofworld.org/2026/us-iran-war-gulf-ai-submarine-cables/
- World Economic Forum. These are the world’s most vital waterways for global trade. Février 2024. https://www.weforum.org/stories/2024/02/worlds-busiest-ocean-shipping-routes-trade/
- Down to Earth. From the Strait of Hormuz to Malacca, global trade relies almost entirely on these five narrow waterways. Mars 2026. https://www.downtoearth.org.in/economy/from-the-strait-of-hormuz-to-malacca-global-trade-relies-almost-entirely-on-these-five-narrow-waterways
- CNBC. Inside the Panama Canal’s mega-project plan to engineer its way through severe droughts of the future. 13 septembre 2025. https://www.cnbc.com/2025/09/13/panama-canal-drought-el-nino-climate-change-shipping-trade.html
- Lepawsky J. et al. Climate change induced water stress and future semiconductor supply chain risk. PMC. Janvier 2024. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10826299/
- Huang A. Water Nexus: Can Semiconductors and Sustainability Coexist in Taiwan? Taiwan Insight. 5 novembre 2025. https://taiwaninsight.org/2025/11/05/water-nexus-can-semiconductors-and-sustainability-coexist-in-taiwan/
- Jamestown Foundation. When The Chips Are Down: Taiwan’s Water and Energy Conundrum. 22 juillet 2025. https://jamestown.org/when-the-chips-are-down-taiwans-water-and-energy-conundrum/
- CSIS ChinaPower. How Much Trade Transits the South China Sea? https://chinapower.csis.org/much-trade-transits-south-china-sea/
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